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Bioscope en l'an 1900
description
Pour en savoir plus
Bourassa, André-G., Jean-Marc Larrue. 1993. Les nuits de la « Main » : cent ans de spectacles sur le boulevard Saint-Laurent, 1891-1991. Montréal : VLB éditeur.
Lanken, Dane. 1993. Montreal Movie Palaces : Great Theatres of the Golden Era 1884-1938. Waterloo : Penumbra Press.
Les lieux de diffusion du cinéma
 
L’intégration de Montréal au circuit de tournées des troupes de théâtre américaines provenant de Broadway et le fait que Montréal soit un centre de production très actif en matière de spectacles de scène en français expliquent l’étonnante variété et le grand nombre de salles de spectacles et de divertissement qui se disputent le public montréalais entre 1890 et 1930. Près d’un bâtiment sur trois, situé sur Saint-Laurent, entre la rue Viger et l’avenue des Pins, a ainsi abrité un théâtre, un cabaret ou un cinéma à un moment ou un autre entre 1891 et 1950. La même proportion vaut sans doute pour la rue Sainte-Catherine, entre Université (à l’ouest) et Panet (à l’est). On évalue à près de 180 le nombre de salles de spectacles et de cinéma montréalaises actives entre 1900 et 1915. Montréal se distingue donc, dès le début du XXe siècle, par l’abondance de ses salles, des salles de toutes natures et catégories, très majoritairement situées dans le cœur névralgique de la ville et facilement accessibles en transports en commun.
Quelles sont ces salles ? La plupart des petites salles (500 places et moins) sont la propriété de Montréalais qui les louent à des entrepreneurs locaux. Ces derniers sont souvent des artistes et des hommes d’affaires qui adaptent le lieu aux fluctuations du marché. La scène et l’équipement scénique y sont rudimentaires. Ces salles peuvent, en quelques mois, changer quatre ou cinq fois de vocation : café-concert, musée, salle de variétés, théâtre, salle de « vues ». Les salles plus importantes (jusqu’à 1 200 places) connaissent plus de stabilité. Louées à long terme par des artistes, artisans et entrepreneurs locaux – ou leur appartenant –, elles sont davantage spécialisées. Quant aux plus grandes salles, elles appartiennent aux consortiums américains du spectacle, regroupés à Broadway, ou sont contrôlées par eux. Chacun d’eux, le Trust, les Shubert, la Keith Amusement, la Loew’s, le circuit Bennett, etc., dispose de sa propre salle dans la métropole.
La concurrence féroce que se livrent ces groupes se reflète dans la richesse décorative et les dimensions imposantes de ces lieux dont certains peuvent accueillir jusqu’à 3 000 spectateurs (le Théâtre Français de la rue Sainte-Catherine, actuel Metropolis). Les salles françaises, qui appartiennent à des intérêts francophones locaux, dépassent rarement les 1 200 places. La plus célèbre et populaire d’entre elles est le Théâtre National, situé dans l’est de Sainte-Catherine (près de la rue Beaudry). Inauguré en 1900, c’est le premier théâtre francophone construit à Montréal. Sept ans plus tôt, l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal (devenue depuis Société) inaugurait le Monument-National, un imposant immeuble situé rue Saint-Laurent, juste au sud de Sainte-Catherine dans le but de fournir à la communauté francophone une vaste salle (2 000 places) pour ses activités sociales, culturelles, festives et « patriotiques ». Dotée d’une magnifique scène à l’italienne, d’un balcon et de baignoires, cette vaste salle – qu’on disait polyvalente – allait devenir l’un des plus importants foyers de théâtre et d’opéra de Montréal (en français et en yiddish).
C’est donc dans cette conjoncture particulièrement riche que le cinéma fait son entrée à Montréal. La petite histoire de ses débuts est bien connue. La première projection a lieu en juin 1896 dans un petit théâtre réaménagé en salle de « vues animées », l’ancien Gaiety Museum & Theatorium, rebaptisé Cinématographe Lumière pour l’occasion. Ce théâtre était situé dans l’édifice Robillard, qui se dresse toujours 972-976 Saint-Laurent.
Les autres petites salles du secteur Saint-Laurent et Sainte-Catherine qui abritaient une scène allaient toutes, à un moment ou à un autre, se doter d’un écran et d’un appareil de projection pour tirer profit de la popularité croissante du cinéma. Même les plus grandes salles, comme celle du Monument-National, comme le Théâtre National ou les salles contrôlées par les Américains tels le Théâtre Français, le Princess, le Théâtre Royal, le Gayety’s, l’Orpheum, allaient à l’occasion projeter des films.
Jusqu’au milieu de la première décennie du XXe siècle, le cinéma vit ainsi en nomade, cohabitant souvent avec le théâtre ou trouvant refuge sur la scène estivale du Parc Sohmer. Le dimanche (jour où les représentations théâtrales sont interdites), il est présenté dans les grandes salles, mais la plupart du temps, il reste confiné aux salles secondaires qu’il partage avec le burlesque et les variétés.
L’année 1906 marque cependant un tournant. Le 1er janvier de cette année, Léo-Ernest Ouimet ouvre en effet son Ouimetoscope dans la salle Poiré, un café-concert converti en salle de vues. Dans les mois qui suivent, plusieurs autres salles dédiées aux vues animées – les « scopes » – apparaissent à Montréal et bientôt ailleurs en province. L’ancien patron de Ouimet, Georges Gauvreau, fait ainsi construire au printemps 1907 une vaste salle de vues animées, le Nationoscope, à quelques minutes du Ouimetoscope. Léo-Ernest Ouimet réplique en rasant la salle Poiré et en construisant sur le site à l’été 1907 un nouveau Ouimetoscope de 1 200 places. Expressément conçue pour le cinéma, la nouvelle salle de Ouimet surpasse alors toutes les autres salles de cinéma de la province, voire du continent.
Le Nationoscope et le Ouimetoscope représentent toutefois deux cas atypiques. La plupart des scopes de la province demeurent en effet très modestes en dépit de façades clinquantes et décorées à l’excès, souvent marquées par un arc roman. On entre directement dans la salle dont la dernière rangée de sièges est décalée du mur du fond pour permettre la circulation des spectateurs. Ce promenoir donne accès aux portes d’entrée et de sortie et aux allées qui mènent aux différentes rangées. Très souvent la salle au plancher incliné est équipée d’un balcon à la pente abrupte. Un cadre de scène ouvragé, qui rappelle le cadre de la scène à l’italienne, sert de limite à l’écran. Mais dans l’ensemble, la décoration intérieure des scopes reste très sobre.
Comme la faveur du cinéma ne cesse de croître, les scopes (plus de 50 entre 1905 et 1915) s’étendent progressivement hors du secteur Sainte-Catherine et Saint-Laurent. On en trouve sur Mont-Royal, sur Papineau, dans l’Ouest de la ville et dans le quartier du port et des gares. Plusieurs sont la propriété d’immigrants grecs, syriens ou juifs.
La percée du cinéma s’accentue, il a désormais les moyens de réaliser ses ambitions et d’afficher son triomphe. À partir de 1912, la vague des « scopes » étant à peu près révolue, s’ouvre celle des « palaces ». Entre cette date et 1921, six salles faisant plus de 2 000 places sont inaugurées au cœur de Montréal pour y célébrer le triomphe du 7e Art. Ce sont les « superpalaces » qui se distinguent par l’opulence de leur décoration intérieure et par leur style architectural monumental : l’Imperial (1913), le Saint-Denis (1916), le Loew’s (1917), le Princess (1917), le Palace (1921) et le Capitol (1921). Les espaces intérieurs multiples sont soigneusement décorés, souvent recouverts de faux marbre, tout comme les majestueux escaliers qui mènent au balcon. D’immenses lustres rappellent la magnificence des grandes salles d’opéra. Les architectes (Thomas Lamb, D. J. Crighton, Raoul Gariépy, Alcide Chaussé) sont désormais connus de même que les décorateurs (Emmanuel Briffa, Guido Nincheri, Anthony De Giorgio).
Si les superpalaces cinématographiques dominent le paysage du centre de la métropole, les quartiers n’échappent pas à l’engouement des masses pour le cinéma. Des salles ouvrent dans tous les secteurs de Montréal et, si elles n’ont pas le gigantisme des superpalaces du centre-ville, elles n’ont rien à leur envier en matière d’esthétique architecturale et d’ornementation. C’est notamment le cas du cinéma Rialto de l’avenue du Parc (1924) avec sa large façade néoclassique et son plafond richement orné d’une fausse verrière. Ou encore le Séville (1929) qui inaugure à Montréal l’ère des « cinémas atmosphériques ». Le Séville constitue en effet une sorte de « ciné-parc » avant l’heure, puisque son auditorium vise à recréer l’impression d’une représentation en plein air sur une place publique espagnole. Les murs latéraux évoquent des façades de maison, tandis que des nuages en mouvement sont projetés au plafond et que de petites lumières incrustées dans le plafond simulent la nuit étoilée. Le Granada et le Monkland (tous deux inaugurés en 1930) de Montréal, de même que le Granada de Sherbrooke (1929) reprennent ce type de décoration particulier.
Cette même année 1929, la ville d’Outremont s’enorgueillit de posséder un des plus beaux cinémas d’Amérique, le théâtre Outremont, qui a la particularité d’avoir été conçu par un architecte québécois, René Charbonneau. Ce remarquable palace cinématographique de 1 450 places est de style art moderne, une première à Montréal. Emmanuel Briffa en assure la décoration intérieure. Une vingtaine de palaces de quartier sont ainsi construits à Montréal entre 1915 et 1930. Ils ont une capacité qui oscille entre 800 et 1 500 places et assurent ainsi une première décentralisation marquée des pratiques culturelles de masse.