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Bioscope en l'an 1900
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Les grands événements cinématographiés
 
Les premières vues animées ne cherchent pas à raconter une histoire ou à informer les spectateurs, mais à susciter un regard étonné – à créer un choc par l’image animée. Elles fonctionnent selon un principe hérité des arts forains et du vaudeville, celui de « l’attraction. » Les attractions sont des moments de spectacle pur provoquant la curiosité, le voyeurisme, la fascination, voire l’horreur. Les producteurs des premiers films se contentent en effet souvent de capter des numéros de cirque ou de variétés : tours de magie, acrobaties, féeries, etc.
Plusieurs vues relevant de la « cinématographie-attraction » n’en constituent pas moins des sortes de documents. On tourne ainsi dès l’invention du Cinématographe Lumière des choses rares ou des événements exotiques et singuliers : sports, métiers ou rites insolites, paysages spectaculaires, fêtes et célébrations, etc. La frontière entre attraction et document demeure toutefois souvent floue. Un des premiers films tournés au Québec, Danse indienne (1898), se présente implicitement comme un document témoignant d’un rituel amérindien. Ce que l’on y voit relève cependant de la pure mise en scène : les Mohawks de Kahnawake exécutent de toute évidence un numéro simplement destiné à satisfaire le regard d’un étranger en quête d’exotisme – celui de l’opérateur. Leur danse est ainsi littéralement « arrangée avec le gars des vues »…
De ces premières vues naîtront néanmoins les grandes traditions du film documentaire et des actualités filmées. Les producteurs ne tardent en effet pas à remarquer que le public raffole des vues montrant (ou prétendant montrer – les « reconstitutions » étant plutôt nombreuses…) les événements ayant marqué l’actualité. Plusieurs compagnies se lancent ainsi dès le début des années 1910 dans la production de compilations hebdomadaires d’images d’actualités. Les journaux d’actualités filmées marqués du coq de la compagnie française Pathé seront longtemps particulièrement réputés. Toujours à l’affût, Léo-Ernest Ouimet profite de son association avec la compagnie Pathé pour lancer à la fin des années 1910 la série British-Canadian Pathé News. Ces journaux d’actualités filmées seront régulièrement présentés dans les salles de cinéma jusqu’à ce que les actualités télévisées viennent les détrôner dans les années 1960.
De la grande visite
Dès les débuts du cinéma, les producteurs d’actualités filmées ont une préférence marquée pour les événements protocolaires, qui sont prévisibles et relativement faciles à tourner. Les rituels coloniaux tenus dans le Dominion of Canada seront ainsi particulièrement populaires auprès des compagnies de cinéma. Déjà en 1901, les cérémonies entourant la visite du duc de York (futur roi George V) sont tournées par trois opérateurs différents. La combinaison d’apparat militaire, de personnalités prestigieuses et de foule en liesse caractéristique de ces événements constitue en effet un sujet tout trouvé pour les vues animées.
Les diverses visites des gouverneurs généraux du Canada font également l’objet de nombreux films à l’époque du muet. Il faut à cet égard savoir que, de 1867 à 1952, les gouverneurs généraux sont choisis parmi l’aristocratie britannique – c’est-à-dire qu’aucun d’entre eux n’est originaire du territoire qu’il représente pourtant. En février 1902, un opérateur de la firme américaine Edison tourne l’arrivée du gouverneur lord Minto à Québec. Assis dans un canot en compagnie de son épouse, celui-ci se fait tirer sur le fleuve St-Laurent par des citoyens de Québec en costumes d’habitants. Les allers et venues des successeurs de lord Minto, le comte Grey et le duc de Connaught, seront également largement couverts par les opérateurs de vues animées.
L’appartenance du Canada à l’empire britannique entraîne par ailleurs le Dominion dans la Guerre des Boers (1899-1902), en Afrique du Sud. Les Boers sont des paysans d’origine néerlandaise (aujourd’hui appelés « Afrikaners ») vivant dans les États d’Orange et du Transvaal. Ils résistent aux Anglais, qui désirent unir l’Afrique du Sud sous leur contrôle (et peut-être aussi s’emparer des mines d’or et de diamants se trouvant en territoire boer). L’embarquement des troupes canadiennes à Québec en octobre 1899 est tourné par un opérateur américain pour la compagnie Edison. Ces vues seront notamment montrées dans le cadre de soirées visant à financer l’effort de guerre canadien.
Des actualités locales
Les premiers cinématographistes canadiens-français se démarqueront quelque peu de ces sujets militaires et impériaux. Léo-Ernest Ouimet, qui s’était lancé dans la production d’actualités locales en 1906, se voit ainsi félicité par un journaliste du journal La Presse pour ses vues du Tricentenaire de Québec en 1908 : « M. Ouimet est le seul qui ait voulu photographier le côté historique et bien canadien-français à ces fêtes, ne donnant pas plus d’importance qu’il ne fallait au prince de Galles. » (11 août 1908, p. 13) Les tournages de Ouimet et de ses émules – Lactance Giroux, Arthur Larente, etc. – se concentrent en effet le plus souvent sur les fêtes et les événements populaires. Ouimet tourne entre autres une rencontre de raquetteurs en février 1907 – un demi-siècle avant Les raquetteurs de Gilles Groulx et Michel Brault (1958) !
Certaines actualités de Ouimet n’en révèlent pas moins les allégeances politiques de leur producteur… On montrera par exemple au Ouimetoscope des vues montrant les funérailles de Joseph-Israël Tarte (qui avait notamment été ministre libéral et propriétaire de journaux) et des discours (malheureusement muets…) de Wilfrid Laurier.
Les premières actualités filmées québécoises couvrent également une abondance de sujets religieux. De toute évidence, les producteurs de vues cherchent à amadouer les autorités religieuses… En avril 1898, le premier cardinal d’origine québécoise, le cardinal Taschereau, meurt. L’exploitant ambulant Henry de Grandsaignes d’Hauterives ne tarde alors pas à ajouter des scènes des funérailles au spectacle de son Historiographe. En 1910, des catholiques du monde entier convergent vers Montréal, où un important congrès eucharistique est organisé. Deux compagnies étrangères, Butcher et Gaumont, dépêchent alors des opérateurs pour couvrir les célébrations, tandis que deux équipes locales produisent des vues du congrès pour les théâtres Nickel et Ouimetoscope.
Parmi les sujets marquants produits par Ouimet (et, tragiquement, aujourd’hui perdus), on trouve également une vue en huit tableaux montrant les ruines de l’incendie ayant dévasté Trois-Rivières le 22 juin 1908. Pompiers et incendies constituent des sujets des plus populaires à l’époque du muet ! Le tournage des premières vues mettant en vedette les pompiers de Montréal remonte en effet à l’hiver 1898 ! On pourrait même dire que le chef des pompiers de Montréal, Zéphirin Benoît, constitue la première star du cinéma québécois…
Les vues de la Grande guerre
Les vues montrant les exercices et le travail des pompiers de Montréal se succèdent l’une après l’autre jusqu’en 1913. Les pompiers se font cependant damer le pion (c’est le cas de le dire) par les soldats lors de l’entrée en guerre du Canada en août 1914. Pour plusieurs spectateurs et spectatrices, les nombreuses actualités montrant l’entraînement, les parades et l’embarquement des soldats canadiens constituent en effet une dernière occasion de voir un fils, un frère, un ami ou un amoureux parti combattre en Europe.
Au printemps 1917, les fantassins sont cependant à leur tour éclipsés dans les actualités par le maréchal Joffre, qui s’arrête à Montréal le 13 mai. Le maréchal de France revient des États-Unis, où il vient de négocier l’entrée en guerre des États-Unis avec le président Woodrow Wilson. Tout au long de sa tournée montréalaise, qui le mènera du parc Jeanne Mance à la gare Windsor, Joffre sera suivi par les opérateurs de vues animées.
Les projecteurs se braquent à nouveau sur le contingent canadien à la fin de la guerre. Le 19 mai 1919, l’opérateur John Dufresne de la Specialty Film Import tourne ainsi le retour triomphal du 22e régiment. Les soldats sont acclamés par une foule en liesse lors de leur débarquement à Rimouski, puis tout au long du périple qui les mènera à Québec et à Montréal. Cette actualité connaîtra un grand succès dans les cinémas. De nombreux Québécois et Québecoises peuvent pour une fois reconnaître un visage familier sur l’écran…
Tragédies et faits divers
De nombreux faits divers et tragédies font par ailleurs l’objet de vues d’actualités à l’époque du muet. À la fin de l’été 1913, de nombreux opérateurs se ruent ainsi vers Sherbrooke, où le célèbre fugitif américain Harry K. Thaw est momentanément détenu après avoir été capturé en territoire canadien. L’hiver suivant, une compagnie locale tourne les funérailles du constable Honoré Bourdon, abattu au terme d’une poursuite de carrioles à cheval par des malfaiteurs venant de dévaliser une boucherie. Ce meurtre brutal commis pour quelques morceaux de viande avait profondément choqué les Montréalais.
La plus grande tragédie maritime de l’histoire canadienne survient quelques mois plus tard en 1914. Au cours de la nuit du 29 mai, le paquebot transatlantique Empress of Ireland coule en 14 minutes au large de Rimouski (Québec) après avoir été éperonné par le charbonnier norvégien Storstad : 1012 des 1477 passagers et membres d’équipage périssent en mer. Espérant obtenir des images sensationnelles de l’épave, tous les producteurs d’actualités filmées d’Amérique du Nord et d’Europe dépêchent des opérateurs dans l’Est du Québec. On ne trouvera finalement que des cercueils et des cérémonies funèbres à montrer.
Le fleuve St-Laurent est le théâtre d’une autre tragédie en 1916. La travée centrale du pont de Québec (qui constitue encore aujourd’hui le plus grand pont en « cantilever » du monde) s’effondre en septembre, entraînant 13 personnes vers la mort. Le tragique événement est tourné par Ouimet, qui prétendra plus tard avoir également tourné le premier effondrement du pont en 1907 (la presse de l’époque ne contient cependant aucune mention de cette actualité).
Le pont de Québec est finalement inauguré en 1919, dans le cadre de la tournée canadienne du prince de Galles (futur roi Édouard VIII). Cette visite coïncide avec le déclenchement de la grève générale de Winnipeg, qui ébranle la masse des travailleurs canadiens. Certains sont par conséquent d’avis que la visite du prince a un but unificateur, tandis que d’autres croient que la visite a simplement pour intention d’honorer les combattants canadiens de la « der des ders ». La visite du prince de Galles sera une fois de plus le sujet de nombreux films, ce genre de sujets étant toujours aussi populaire qu’en 1901 ou en 1908. Ouimet, qui dirige maintenant une des principales entreprises canadiennes de distribution de films, Specialty Film Import, rechigne moins qu’en 1908 à couvrir la visite du Prince de Galles… Le film qu’il produit à cette occasion devra cependant lutter avec les nombreuses autres actualités produites au cours la visite par des producteurs rivaux, au premier rang desquels se trouve la firme Pathéscope de Toronto. Le roi et la reine d’Angleterre accepteront en décembre 1919 d’assister à une projection du Cinematograph Record of the Tour of Canada of the Prince of Wales, dans le cadre d’un programme spécialement présenté par le Canadian Pacific Railroad au Albert Hall de Londres.
Les visiteurs se suivent mais ne se ressemblent pas… Après avoir accueilli le prince de Galles en 1919, Montréal est l’hôte en 1920 de Samuel Gompers, président fondateur de l’American Federation of Labor, dont la convention annuelle se tient du 7 au 21 juin au théâtre St-Denis. Les quelque 600 délégués syndicaux réunis à Montréal à cette occasion représentent plus de quatre millions d’ouvriers. Les actualités filmées montreront notamment la parade des délégués et la rencontre de Gompers et du maire de Montréal, Médéric Martin.
Ce dernier se retrouve à nouveau devant la caméra en 1922, à la suite de l’incendie qui détruit l’Hôtel de ville de Montréal dans la nuit du 3 au 4 mars de cette année. Seule la façade de l’édifice construit en 1879 est épargnée. L’Hôtel de ville ne sera reconstruit qu’en 1926. L’été précédent, les actualités Fox News avaient également montré les ravages de l’incendie ayant affligé la ville d’Aylmer le 10 août 1921. Une centaine de constructions avaient alors été détruites au cœur cette ville en plein effort de relance économique. On montre également le camp où plusieurs des 750 personnes se retrouvant sans domicile sont temporairement installées.