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Bioscope en l'an 1900
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Pour en savoir plus
Gaudreault, André, Germain Lacasse. 1996. « Le spectateur des ‘scopes’». Dans Gaudreault, André, Germain Lacasse, Jean-Pierre Sirois-Trahan, Au pays des ennemis du cinéma… pour une nouvelle histoire des débuts du cinéma au Québec, p. 125-134. Québec: Nuit blanche éditeur.
Pelletier, Louis, Catherine Russell. 2003. « ‘Ladies, Please Remove Your Hats’: Fashion, Moving Pictures and Gender Politics of the Public Sphere, 1907-11 ». Living Pictures, vol. 2, no 1, p. 61-84.
Les spectateurs des vues animées
 
La société québécoise se trouve toujours largement divisée à l’orée du XXe siècle en deux mondes évoluant en parallèle : le monde des hommes, centré sur le travail, et celui des femmes, gravitant autour du foyer familial. La fréquentation des espaces publics et des lieux d’amusement s’en ressent nécessairement. Et si les ménagères peuvent sans problème s’aventurer en ville l’après-midi pour flâner dans les boutiques et les grands magasins, il est plus difficile pour une femme non accompagnée de fréquenter les salles de théâtre ou de burlesque au risque de jouer sa réputation. Une escorte masculine demeure en effet de rigueur lors de ces sorties.
De profondes divisions de classes se superposent par ailleurs à ce clivage entre hommes et femmes. La classe moyenne se trouve en forte expansion au tournant du XXe siècle, et plusieurs de ses nouveaux membres tiennent à marquer leur ascension sociale en se tenant à l’écart des lieux fréquentés par les ouvriers. On retrouve ainsi des tavernes pour les hommes de la classe ouvrière, des salons de thé pour femmes de classe moyenne, des clubs réservés à l’élite économique, etc.
Les premiers spectateurs
Le choix des différents lieux et contextes dans lesquels les vues animées sont introduites n’est par conséquent pas innocent. Les premières projections sont présentées devant des publics largement constitués de notables, convoqués devant la toile pour obtenir leur approbation de classe. Ainsi, lors de la première représentation du Cinématographe Lumière à Montréal, Louis Minier et Louis Pupier ne manquent pas d’inviter le maire de la ville, Richard Wilson Smith, l’archevêque du diocèse, Mgr Paul Bruchési, des directeurs d’écoles et d’autres institutions, de même que plusieurs journalistes.
Au cours de la décennie suivante, soit jusque vers 1905, les vues animées sont présentées à une grande variété de publics dans différents contextes. On retrouve par exemple dans les arcades du boulevard St-Laurent des Mutoscopes exhibant à un public largement masculin et populaire des vues d’un caractère « piquant », telle cette production American Mutoscope and Biograph intitulée Naissance de la perle et inspirée du tableau de Botticelli La naissance de Vénus… Les salles de théâtre, dont les prix d’admission élevés excluent d’emblée les classes populaires, offrent quant à elles les plus récentes vues d’actualités et de fiction en complément de programme à leur public bourgeois. Le théâtre Queen, le Her Majesty’s et le Windsor Hall présentent ainsi régulièrement des projections à Montréal vers 1900. À Québec, l’Auditorium (futur Capitol) présente aussi des vues sur une base régulière.
Les parcs d’amusement et les théâtres de vaudeville, deux formes de divertissements ayant émergé à la fin du XIXe siècle, jouent cependant un rôle important dans la formation du public de masse qui deviendra celui des salles de cinéma après 1905. Hommes et femmes, ouvriers et cols blancs se côtoient ainsi déjà vers 1900 au parc Sohmer, où se produit d’ailleurs régulièrement l’Historiographe du vicomte d’Hauterives, et où Léo-Ernest Ouimet s’initiera à la projection. Il en va de même au théâtre de vaudeville Proctor’s, inauguré en 1901, où l’on peut notamment assister aux projections du Kalatechnoscope de William Paley.
L’industrie du divertissement réalise en effet au tournant du XXe siècle que la clé du succès réside dans la création de spectacles et d’attractions à la fois bon marché (pour ne pas se couper des classes populaires) et conformes à la morale bourgeoise (pour ne pas s’aliéner la classe moyenne). La rhétorique publicitaire des lieux de divertissement revient par conséquent sans cesse sur le caractère respectable des spectacles présentés. Le journal La Presse rapporte par exemple lors de l’ouverture de la salle de vaudeville Proctor’s en 1901 : « On s’imagine […] que pour être intéressant, un spectacle de variétés doit nécessairement être décolleté ou pour le moins vulgaire, et on en conclut qu’il ne faut pas y conduire les jeunes filles et les enfants. Le spectacle donné au Proctor’s est une preuve éclatante de la fausseté de cette théorie. Ce spectacle est absolument moral, pas vulgaire du tout, et cependant, il est on ne peut plus intéressant. » (5 mars 1901, p. 7).
Les spectateurs de scopes
C’est en 1906 qu’apparaissent au Québec les premières salles accordant le haut de l’affiche aux vues animées, les « scopes ». La fréquentation de ces salles est à la portée de toutes les bourses, le prix des places étant généralement de cinq ou dix sous. Quelques scopes québécois, au premier rang desquels se trouvent le Ouimetoscope de Léo-Ernest Ouimet et le Nationoscope de Georges Gauvreau, n’en redoublent pas moins d’efforts pour attirer un public varié provenant tant de la classe moyenne que de la classe ouvrière. Ces scopes se démarquent en cela de leurs équivalents américains, les nickelodeons, dont la clientèle est le plus souvent essentiellement populaire.
Les scopes sont donc fréquentés dès l’origine par un public issu de toutes les couches de la société, et constitué autant d’hommes que de femmes et d’enfants. Malgré les précédents des parcs d’amusement et des salles de vaudeville, la nature hétérogène de ce public constitue toujours une nouveauté avec laquelle tous ne sont pas à l’aise. La cohabitation de ces groupes disparates n’est en effet pas sans causer quelques frictions à l’occasion… De nombreuses femmes refusent par exemple d’ôter leurs chapeaux dans les salles de cinéma. Pour elles, l’intérêt de ces sorties est autant de voir que de se faire voir. Or, à l’époque des scopes la mode est aux chapeaux immenses, et certains spectateurs – des hommes surtout – se plaignent de ces obstructions bloquant leur champ de vision. Montréal est ainsi divisé à l’automne 1907 par l’« affaire » Albertine Barry. Madame Barry, une journaliste connue à Montréal sous le nom de plume de « Françoise », entame en effet à ce moment des poursuites contre le constable l’ayant expulsée de force du Ouimetoscope, au prétexte qu’elle avait refusé de se découvrir. Le magistrat chargé de l’affaire donne raison à Mme Barry dans son jugement : le port du chapeau dans les salles de spectacle est une affaire de courtoisie et non de loi, rappelle-t-il.
Le Ouimetoscope se retrouve mêlé quelques mois plus tard à un autre procès. Cette fois-ci, c’est un ancien employé, le chanteur Marcel Fleury, qui poursuit l’établissement pour congédiement injustifié. La direction du Ouimetoscope justifie le congédiement en expliquant que Fleury avait chanté le refrain grivois suivant lors d’un spectacle : « C’est épatant, ma pauvre gosse, la grosse bosse que j’avais dans le dos, tu l’as maintenant par devant. » Un des directeurs du théâtre déclare pendant le procès que : « Ici au Ouimetoscope, c’est un public de petits-bourgeois et d’employés de bureau et non un public d’ouvriers comme au Bourgetoscope de Sainte-Cunégonde. » On n’en doute d’ailleurs pas une seconde lorsqu’on jette un coup d’œil sur la photographie montrant l’auditoire du Ouimetoscope : gens bien mis, aussi chics que pour une visite chez le photographe. Rappelons toutefois que tant cette déclaration que cette photographie publicitaire témoignent davantage des aspirations de la direction de la salle que de la véritable composition de sa clientèle…
Palaces et cinémas de quartiers
L’arrivée des palaces dans les années 1910 accentue l’attrait du cinéma pour la classe moyenne. Ce nouveau type d’établissement rétablit par ailleurs certaines barrières entre les différentes classes de spectateurs. Contrairement à la plupart des scopes (mais pas au Ouimetoscope), les palaces offrent plusieurs catégories de billets donnant accès à différentes sections de l’auditorium. Les spectateurs issus de milieux modestes se retrouvent ainsi le plus souvent au balcon, où les places sont moins chères. Les gens plus aisés peuvent quant à eux s’offrir le parterre, ou même les loges dont plusieurs palaces sont dotés.
Cette ségrégation entre spectateurs issus de différentes classes se joue également au plan géographique. À l’ère des palaces, les distributeurs louent d’abord leurs films aux luxueux palaces des centres-villes. Les salles plus modestes des quartiers périphériques n’auront quant à elles accès aux copies que plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard. C’est ainsi que, si les plus fortunés peuvent se déplacer au centre-ville et voir dans de confortables palaces les dernières primeurs accompagnées par des orchestres, bien des gens ne verront les mêmes films que plusieurs mois plus tard dans des salles au confort tout relatif et accompagnés par un simple pianiste. Sans compter qu’après avoir été soumises à un usage intensif pendant plusieurs mois, les copies de films sont le plus souvent rayées, sales et pleines de cassures mal réparées.
Les comportements attendus des spectateurs des salles de quartier ne sont donc pas les mêmes que ceux des spectateurs de palaces. Dans les palaces, autant le luxe de la décoration que les nombreux employés imposent un certain décorum : il est mal vu, par exemple, de chanter ou de lire les intertitres des films à voix haute. Il en va tout autrement dans les salles de quartiers, où un certain niveau de participation au spectacle et d’interaction entre spectateurs est toléré. L’ambiance y est beaucoup plus conviviale : plusieurs spectateurs profitent en effet de leur sortie au cinéma pour socialiser. On peut plus particulièrement imaginer le désordre régnant dans les salles de quartiers les samedis et dimanches après-midi, lorsque de nombreux parents débordés envoient leurs enfants aux vues afin d’obtenir un moment de répit… La loi provinciale de 1911 spécifiant que les enfants de moins de quinze ans doivent être accompagnés d’un adulte pour être admis au cinéma n’est en effet que rarement appliquée. Cette situation aura toutefois des conséquences funestes dans le nouveau quartier montréalais de Maisonneuve un certain dimanche 9 janvier 1927