test
<< Agrandir le document >>
Bioscope en l'an 1900
description
Pour en savoir plus
Gaudreault, André, Germain Lacasse, Jean-Pierre Sirois-Trahan. 1996. Au pays des ennemis du cinéma… : pour une nouvelle histoire des débuts du cinéma au Québec. Montréal : Nuit Blanche Éditeur.
Mannoni, Laurent. 1994. Le grand art de la lumière et de l’ombre : archéologie du cinéma. Paris : Nathan Université.
Rossel, Deac. 1998. Living pictures : the origins of the movies. New York : State University of New York Press.
L’arrivée du Cinématographe au Québec
 
Européens et Américains ne s’entendent pas sur la date de la naissance du cinéma et de l’émergence du spectacle cinématographique. Les États-Unis célèbrent l’arrivé du Kinétoscope sur le marché en 1894. Mais l’appareil créé par Thomas Edison ne permet pas de projeter les images, il est destiné à un visionnage individuel. Les Français optent plutôt pour octroyer le titre d’inventeurs du cinéma aux frères Lumières, qui utilisent leur appareil, le Cinématographe, pour une première projection publique payante le 28 décembre 1895 (après une série de projections devant public, mais non payantes, inaugurée le 22 mars 1895). Mais, même en France, tous ne clament pas la même chose : d’aucuns donnent la préséance à Georges Demenÿ, tandis que d’autres accordent la priorité aux frères Skladanowsky, de Berlin. D’autres encore accordent un rôle prépondérant à Étienne-Jules Marey et son « appareil chronophotographique ». Sans compter que, aux États-Unis, la famille Latham aurait battu de plusieurs mois les frères Lumière sur le terrain de la « projection publique et payante », avec leur Panoptikon, de même que Jenkins et Armat, avec leur Phantoscope… Aussi bien dire qu’il n’est pas possible d’établir précisément quand le cinéma voit le jour. Son apparition est plutôt le résultat des recherches menées par plusieurs inventeurs et promoteurs qui coopéraient ou rivalisaient tour à tour.
Bien que le Canada n’ait pas été impliqué dans l’élaboration des premières technologies cinématographiques, déterminer le moment de l’arrivé des vues animées ne se fait pas sans mal. En effet, Montréal et Ottawa se sont longtemps disputé les honneurs de la première projection en sol canadien. On a ainsi pendant plusieurs décennies considéré la projection présentée le 26 juillet 1896 à Ottawa par les frères Holland, concessionnaires Edison, au moyen du Vitascope comme une première canadienne. Des recherches dans la presse montréalaise de l’époque ont cependant pu démontrer que le premier spectacle cinématographique avait plutôt eu lieu à Montréal le 27 juin 1896. Louis Minier et son assistant, Louis Pupier, présentent à cette date des vues animées avec l’appareil inventé par les frères Lumières au Palace théâtre situé au 78 de la rue St-Laurent (l’édifice existe toujours à l’angle de la rue Viger). Cette projection n’était cependant pas – contrairement à celle d’Ottawa – ouverte au public, les spectateurs présents y ayant été invités. Cela dit, la lecture des journaux de l’époque montre que le Cinématographe a par la suite tenu l’affiche environ deux mois dans cette même salle à l’été 1896.
Minier et Pupier arrivent à Montréal le 15 juin, soit 12 jours avant leur première projection, à laquelle ils convient la presse et les notables de la ville, dont le maire, Richard Wilson Smith. Cette préparation de près de deux semaines se fait parallèlement à celle de leur collègue, Félix Mesguich, arrivé à New York afin d’y promouvoir le Cinématographe. Il y présentera d’ailleurs l’appareil la même journée que Minier et Pupier. Tout porte à croire que cette préparation avait pour but d’éveiller l’intérêt pour le spectacle qu’ils proposaient ainsi que d’obtenir l’appui des autorités locales. La promotion que font le concessionnaire Lumière et son assistant fonctionne, dans la mesure où plusieurs journaux francophones envoient un reporter à la projection. La presse anglophone demeure muette sur cet événement. Peut-être parce qu’elle n’y voit pas un spectacle méritant qu’on en parle ; peut-être les représentants Lumière ont-ils orienté leur promotion sur la seule communauté francophone qui, elle, exprima son appréciation du spectacle. Les projections attirent en effet les spectateurs pendant deux mois, alors que les autres spectacles se produisent généralement sur une semaine, ou deux lorsqu’il s’agit d’un succès important.
Après un bref séjour à Toronto, visant à y amener le Cinématographe qu’un entrepreneur voulait présenter (H.J. Hill), Minier et Pupier reviennent et s’installent à l’exposition de Montréal, du 10 au 23 septembre. L’appareil est l’une des principales attractions, mais son rayonnement est quelque peu terni par le déroulement incertain de l’exposition. Le succès de l’appareil attire néanmoins des compétiteurs qui commencent à solliciter leur part du marché en important d’autres dispositifs tels le Cinématoscope, le Kinématographe, le Phantascope, etc. C’est peut-être ce qui motive Minier et Pupier à partir en tournée afin de trimballer le Cinématographe dans tout le Québec.
Le spectacle présenté dans les différentes villes regroupe des vues animées telles L’arrivé d’un train, Charge de cavalerie, Sortie en mer, etc. À Québec, le Cinématographe fait son entrée le 30 septembre 1896, au « Labyrinthe », un établissement de divertissement au cœur du quartier Saint-Roch. On offre également la possibilité de projections privées à ceux qui le désirent, aux directeurs d’écoles par exemple. La presse locale fait mention de la projection au Labyrinthe, sans toutefois faire de commentaires sur le spectacle. C’est ensuite au tour de Trois-Rivières de découvrir l’appareil, en novembre. La publicité précise que l’événement est approuvé par le clergé et un article expliquant le fonctionnement du Cinématographe paraît. Sherbrooke accueille les représentants et leur merveille technologique à la Salle des Arts en décembre.
Le 10 février 1897, le Cinématographe revient à Montréal où il est officiellement présenté à la communauté anglophone, au 2266 rue Ste-Catherine, dans le secteur anglais de la ville. Les stratégies utilisées lors de la première projection montréalaise huit mois plus tôt sont reconduites, c’est-à-dire que l’on procède encore par invitation, mais cette fois le spectacle est présenté par un dénommé Jackson – qui avait assisté Pupier à Sherbrooke – que l’on identifie comme étant « the proprietor ». Minier et Pupier auraient-ils attendu d’avoir un acolyte pouvant communiquer correctement en anglais avant de populariser leur appareil auprès des anglophones ? Il se pourrait bien que tel soit le cas, ce qui expliquerait le temps écoulé entre la projection de juin 1896 et celle de février 1897.
Minier, qui ne semble pas avoir été présent aux projections de Sherbrooke et de Montréal, réapparaît en mars 1897 à Saint-Jean (aujourd’hui Saint-Jean-sur-Richelieu), où il poursuit sa tournée à l’Opéra Black les 15, 16 et 17 mars. Puis ce sera Farnham, Sherbrooke encore et Saint-Hyacinthe. Le Cinématographe s’est également rendu à Rivière-du-Loup, en août 1897, mais la presse locale ne précise pas qui présenta le « merveilleux instrument ».
L’arrivée du Cinématographe au Québec donne lieu à un engouement pour le spectacle des vues animées, poussant les Québécois à entamer leur propre production. Minier, Pupier et Jackson auront influencé les Léo-Ernest Ouimet, Lactance Giroux, Arthur Larente, etc., qui participent à l’inauguration d’une production cinématographique locale.