test
<< Agrandir le document >>
Bioscope en l'an 1900
description
Pour en savoir plus
Beauvais, Johnny. 1985. Kahnawake : le Canada vu par les Mohawks et les aventures de Big John Canadian. Kahnawake : Khanata Industries.
McNally, Michael D. 2006. “The Indian Passion Play : Contesting the Real Indian in Song of Hiawatha Pageants, 1901 – 1965”. American Quarterly, vol. 58, no 1 (March), p. 105-136.
Les peuples autochtones au cinéma
 
Un exotisme factice
La fascination exercée par le cinéma a de tout temps largement reposé sur l’exploitation d’un exotisme souvent factice. Les nombreuses représentations des peuples autochtones au temps du cinéma muet n’échappent pas à cette tendance. Plutôt que de mettre à contribution les merveilleuses possibilités ouvertes par le cinéma pour documenter les traditions et les conditions de vie des diverses communautés autochtones du Canada, les premières vues animées se contentent le plus souvent de reproduire les clichés et stéréotypes exploités par les médias et formes de spectacles établis.
Les vues animées recyclent fréquemment les attractions des cirques à thématique western qui sillonnent l’Amérique du Nord et l’Europe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle – les « wild west shows » employant de nombreux acteurs et figurants amérindiens. Quelques-unes des toutes premières vues tournées pour le Kinetoscope Edison en 1894 mettent par exemple en scène les artistes du Buffalo Bill’s Wild West. En 1913, la troupe du Dickey’s Wild West Show engagée pour l’été par le parc Dominion de Montréal entreprend le tournage d’un film western au Québec. Malgré l’expérience de la compagnie en matière de cinéma (elle a déjà collaboré avec le producteur américain Selig et employé la future star de l’écran Tom Mix), l’aventure se solde par un échec. Le film ne sera jamais montré dans les salles de cinéma.
Plusieurs autres vues tournées au début du XXe siècle reproduisent quant à elles des tableaux des grandes mises en scène extérieures populaires à la même époque, les « pageants ». Le premier film de fiction tourné au Canada est ainsi une captation, tournée en 1903 par Joseph Rosenthal, des pageants adaptés du poème épique Hiawatha publié par l’Américain Henry Wadsworth Longfellow en 1855. Le récit d’Hiawatha se termine par la rencontre entre un peuple amérindien idéalisé (c’est là le début du mythe du « noble sauvage ») et les premiers missionnaires blancs. Écrits et mis en scène par un employé du Canadian Pacific Railway, Louis Olivier Armstrong, ces pageants sont présentés tous les étés entre 1901 et 1918 par les Ojibwés de la réserve de Desbarats, en Ontario.
Les Ojibwés de Desbarats ne sont pas les seuls Amérindiens à participer à l’industrie du spectacle au début du XXe siècle. Plusieurs autres communautés amérindiennes comptent de nombreux comédiens et figurants professionnels – des « Indiens » qui gagnent leur vie en « jouant aux Indiens ». Les Mohawks de la réserve Kahnawake située à proximité de Montréal sont de cette façon régulièrement employés par les producteurs de pageants et de « wild west shows ». Les plus connus (parmi lesquels se trouvent Joe ‘Whiteagle’ Monique et sa femme Moneola, ‘Scar Face’ et le chef Joe Beauvais) se produisent régulièrement hors du Canada. Même si l’on ne connaît pas les circonstances du tournage de la vue Lumière Danse indienne en septembre 1898, il semble vraisemblable que les Mohawks posant pour le cinématographe de Gabriel Veyre fassent partie de ces comédiens professionnels. De toute évidence, les costumes qu’ils portent pour le tournage sont des costumes des scène plutôt que des habits traditionnels.
Les Mohawks de Kahnawake collaborent également pendant de nombreuses années aux divers pageants produits par Louis Olivier Armstrong. Armstrong et les Mohawks participent notamment aux impressionnants pageants organisés pour le tricentenaire de la ville de Québec en 1908. En 1911, ils présentent des tableaux tirés de Hiawatha sur le terrain de la Montreal Amateur Athletic Association à l’occasion du couronnement du roi George V. Ces tableaux sont filmés en Kinemacolor par la Natural Colour Kinematograph de Londres, toujours à l’invitation du Canadian Pacific Railway, puis présentés pendant quelques mois au théâtre Princess de Montréal. Ces images seront ensuite intégrées dans un film intitulé Canada : Nova Scotia to British Columbia, dont le producteur n’hésite pas à « améliorer » la description de ces images pour les rendre plus attrayantes à un public avide d’exotisme : le catalogue Kinematograph prétend en effet qu’elles ont été tournées sur une vraie réserve indienne et montrent « les rites cérémoniaux des Indiens iroquois ». Les Mohawks feront plusieurs autres apparitions à l’écran au cours des années suivantes. Ils participent en 1912-1913 au tournage des films de la British American Film Manufacturing de Montréal, puis à celui de Wolfe or the Conquest of Quebec, la grande production en cinq bobines que la compagnie américaine Kalem vient tourner dans la région de Québec.
L’industrie du cinéma exploite toutefois de moins en moins les paysages canadiens à partir des années 1910. Les tournages se déroulent de plus en plus fréquemment dans les studios des producteurs américains, qui sont alors nombreux à se relocaliser loin de la frontière canadienne dans une petite ville nommée Hollywood. L’emploi d’acteurs blancs grimés en Indiens devient la norme dans les très populaires westerns et « drames du Nord-Ouest » (des westerns dans lesquels les agents de la gendarmerie royale du Canada remplacent les cow-boys) que ces studios tournent à la chaîne.
Des fictions ethnographiques
Quelques films se targuent cependant de posséder une dimension ethnographique. C’est notamment le cas de In the Land of the Head Hunters, tourné en 1914 par le célèbre photographe Edward S. Curtis en collaboration avec des membres des communautés Kwakwaka’wakw de la Colombie-Britannique. Le film de Curtis donne notamment l’occasion aux Kwakwaka’wakw, qui y interprètent tous les rôles, de représenter plusieurs danses et rituels traditionnels interdits à cette époque par le gouvernement canadien. Le film repose néanmoins largement sur une intrigue mélodramatique assez conventionnelle. Curtis évite de plus de situer précisément son récit : celui-ci se déroule dans une communauté générique de la côte Ouest et dans un lointain passé précédant la colonisation des Amériques par les Européens. In the Land of the Head Hunters ne saurait donc, en dépit de ses grandes qualités, être considéré comme une représentation fidèle de la culture Kwakwaka’wakw.
L’œuvre photographique et cinématographique de Curtis influence par ailleurs un prospecteur du nom de Robert J. Flaherty. Depuis 1913, ce dernier se munit de cinés-caméras lors de ses expéditions dans l’Arctique canadien. Flaherty bénéficie du support financier de Sir William Mackenzie, le principal promoteur du Canadian Northern Railway, puis de la firme Révillon frères de New York, alors le principal compétiteur de la compagnie de la Baie d’Hudson dans le domaine du commerce de la fourrure.
Entre 1920 et 1921, Flaherty tourne dans le Nord du Québec, sur les rives de la Baie d’Hudson, un long-métrage de six bobines montrant la vie d’une famille inuit, Nanook of the North. Les spectateurs peuvent pour la première fois assister à une chasse au morse, à la construction d’un igloo, et découvrir plusieurs autres facettes de la vie arctique. Le film de Flaherty connaît un très grand succès lors de sa sortie en 1922. (Pour une raison mystérieuse, Nanook ne sera toutefois pas montré au Québec avant 1924.) Nanook fait connaître le peuple inuit au reste du monde et marque l’histoire du cinéma documentaire. Plusieurs reprocheront cependant à Flaherty d’avoir manipulé les faits et déformé la culture inuit en mettant en scène plusieurs séquences parmi les plus importantes du film. Nanook, par exemple, est en fait un Inuk du nom de Allariallak. Ce dernier ne pourra d’ailleurs pas profiter du succès du film : Allariallak meurt de faim lors d’une expédition de chasse peu de temps après la sortie de Nanook.