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Bioscope en l'an 1900
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Gaudreault, André, Germain Lacasse, Jean-Pierre Sirois-Trahan. 1996. Au pays des ennemis du cinéma… : pour une nouvelle histoire des débuts du cinéma au Québec. Montréal : Nuit Blanche Éditeur.
Cinéma et institutions
 
La nouveauté et le succès fulgurant du cinéma participent aux profondes transformations marquant la société québécoise du début du XXe siècle. L’influence du cinéma sur les Québécois et les Québécoises de l’époque est en effet indéniable : en quelques années à peine, la dernière merveille technologique du XIXe siècle se transforme en une des pratiques culturelles majeures du nouveau siècle. L’émergence de ce nouveau média largement contrôlé à l’étranger n’est cependant pas sans causer de nombreux conflits. Les institutions établies peinent en effet à suivre le rythme de ces transformations. Dans un Québec où le clergé conservateur exerce toujours une influence morale et politique déterminante, ces conflits touchent presque toujours autant au monde des idées qu’aux coutumes.
Commerce et culture
Les premières institutions liées au cinéma sont les compagnies mises sur pied pour l’exploiter. Dès l’origine, les vues animées sont contrôlées au Canada par des étrangers, et plus particulièrement par des agents français (Lumière et l’Historiographe), britanniques (Joseph Rosenthal et Guy Bradford) et américains (Edison, American Mutoscope and Biograph). Le marché cinématographique mondial ne tarde d’ailleurs pas à être structuré par les vastes monopoles formés dans ces pays où le cinéma est créé et breveté. La firme Pathé et le groupe américain Edison dominent ainsi le marché mondial du film avant 1914. Les années 1920 voient quant à elles la Paramount américaine prendre le contrôle du marché canadien par le biais de la chaîne Famous Players.
Plusieurs compagnies cinématographiques canadiennes apparaissent cependant à partir de 1906. Celles-ci sont d’abord de petites entreprises artisanales actives surtout dans le domaine de l’exploitation (Vitoscope, National Biograph, etc.). Rares sont en effet les entrepreneurs canadiens prêts à se lancer dans la production et la distribution de films. Léo-Ernest Ouimet fait à cet égard figure d’exception. Le premier entrepreneur à exploiter le filon du film de fiction canadien sera l’Américain Frank Beresford, le promoteur de la British-American Film Manufacturing Co.
Les petits exploitants se multiplient très rapidement à travers le Québec et le Canada. Déjà, vers 1910, l’industrie du cinéma emploie plusieurs centaines de personnes (gérants, guichetières, musiciens, projectionnistes, etc.) et génère une importante activité économique. En 1913, l’inspecteur montréalais des théâtres et cinémas, Joseph Gauvreau, estime que 125 000 personnes par jour fréquentent les quelque 70 salles de spectacle de la ville, dont certaines donnent jusqu’à six séances quotidiennes. C’est ainsi que, même si cette industrie naissante demeure à ce moment peu institutionnalisée (cela ne durera pas), elle n’en occupe pas moins un espace considérable dans la vie sociale.
La première victime du cinéma est l’institution théâtrale, dont le cinéma s’approprie les salles, les artistes, et surtout le public. Les films sont d’abord présentés lors des entractes des spectacles. Ils deviennent toutefois après quelques années une attraction plus courue que le théâtre, et le nombre des scopes ne tarde pas à dépasser celui des autres salles. Le théâtre québécois en pleine émergence perd de cette façon une bonne partie de ses spectateurs et de ses profits. Plusieurs de ses artistes et animateurs se tournent par conséquent vers le cinéma, comme Georges Gauvreau qui, après avoir lancé le théâtre National en 1900, fait construire le cinéma Nationoscope en 1907.
Un défi aux législateurs
Dans le monde politique, c’est surtout au niveau des municipalités, dont relèvent les salles de spectacle, que le cinéma provoque des transformations. Les premiers règlements édictés concernent les heures et les jours de présentation des spectacles. Ces règlements découlent d’un conflit entre le monde du cinéma et les autorités cléricales. En 1899, l’évêque de Saint-Hyacinthe, Zéphirin Moreau constate que les vues animées semblent affecter le dimanche « jour de repos sanctifié par la religion » et diminuer la ferveur des fidèles. Il fait interdire les projections le dimanche dans sa ville. Dès 1903, l’archevêque de Montréal, Paul Bruchési, reprend cette lutte qu’il porte alors devant le gouvernement provincial. En 1907, après un mandement officiel interdisant aux catholiques d’assister aux « vues animées » le dimanche, il amène l’État québécois à voter un règlement en ce sens. Mais Léo-Ernest Ouimet le conteste et va jusqu’en Cour suprême pour le faire annuler en 1912. Les catholiques vont régulièrement reprendre ce combat, mais ne le gagneront jamais.
Sous les pressions du clergé catholique, pour qui le cinéma représente une véritable « école du vice », le gouvernement provincial adopte par ailleurs en 1911 une première loi encadrant la fréquentation du cinéma par les enfants. Les moins de quinze ans (seize ans en 1919) ne pourront dès lors fréquenter les salles de cinéma qu’accompagnés.
Le conflit entre clergé et exploitants accélère toutefois le mouvement d’institutionnalisation du cinéma, en encourageant notamment les propriétaires de salles du Québec à former des associations professionnelles. Celles-ci visent plus particulièrement à défendre les intérêts de l’industrie auprès des différents paliers de gouvernement. Leurs diverses représentations concernent surtout des questions relatives aux permis, aux taxes, à la censure et aux règlements concernant la sécurité des salles.
La plupart des municipalités se dotent par ailleurs dès 1908-1909 de règlements visant à assurer la sécurité des spectateurs des projections de vues animées et notamment à limiter les dangers associés à la projection de films sur support nitrate. On oblige ainsi les exploitants à isoler leurs projecteurs dans des cabines ignifugées. Les salles doivent de plus être conçues de façon à pouvoir être rapidement évacuées, c’est-à-dire qu’elles doivent comporter des sorties d’urgence, des allées suffisamment larges, de même que des sièges rabattables fixés au plancher.
Contrairement aux administrations municipales, le gouvernement fédéral tarde à intervenir dans le monde du cinéma. Le gouvernement canadien le fait d’abord pour des besoins de propagande militaire et patriotique pendant la guerre de 1914-1918. Il met alors sur pied le Canadian War Record Office, qui a pour mission de soutenir l’effort de guerre par divers moyens, dont des reportages filmés en Europe ou dans les camps d’entraînement au Canada.
Après la guerre, le gouvernement canadien met sur pied le Canadian Government Motion Picture Bureau chargé de faire connaître le pays par le cinéma. Essentiellement constituée de films d’une ou deux bobines, la production du Bureau circule à travers le monde. Au Canada, les films du Bureau sont fréquemment programmés en compléments de programme dans les salles commerciales. Il faut attendre 1942 pour voir apparaître un organisme provincial semblable au Québec, le Service de Ciné-Photographie. Ce dernier diffuse surtout les films des prêtres cinéastes comme Albert Tessier et Maurice Proulx.
Les gouvernements fédéral et provinciaux refusent cependant pendant très longtemps d’intervenir dans le marché du film au Canada. Ils laissent ainsi le champ libre aux compagnies étrangères – américaines, surtout. Ce que voient les citoyens canadiens et québécois sur leurs écrans est donc largement déterminé par des institutions étrangères.
Religion et cinéma
Ce sont les institutions religieuses que l’irruption du cinéma au Québec déstabilise le plus. Les différents groupes religieux de la province – au premier rang desquels se trouve bien entendu le clergé catholique – comptent par conséquent parmi les tout premiers à réclamer des différents paliers de gouvernements la censure des vues animées, de même que l’adoption de lois et règlements interdisant les projections dominicales et limitant l’accès des enfants aux salles de vues animées.
Les groupes religieux propagent de surcroît un discours sévère incitant les fidèles à éviter le cinéma, qu’elles jugent immoral. Certaines villes et certaines périodes sont le terrain de campagnes de dénonciation du cinéma particulièrement féroces. À Québec en 1916, le journal L’Action catholique et diverses organisations mènent dans les scopes une enquête décrite dans le journal comme une lutte contre la débauche et le scandale. Ils obtiennent l’arrestation et la condamnation de plusieurs exploitants de salles. Dans plusieurs villes plus petites les curés et les évêques font du cinéma la cause de tous les maux et l’ennemi principal de l’identité canadienne-française.
Cette lutte culmine en 1927 après la tragédie du cinéma Laurier Palace. L’archevêque de Montréal laisse alors entendre que cette terrible tragédie constitue une punition du ciel contre ceux qui s’amusent le dimanche. Une enquête publique est menée sous la direction du juge Louis Boyer. Dans son rapport, ce dernier conclut que l’incendie était d’origine accidentel et que le cinéma dominical est un loisir populaire tout à fait acceptable. Mais le clergé continue de faire pression et une loi est adoptée pour interdire aux enfants de moins de seize ans de fréquenter les salles de cinéma commerciales. Cette loi sera en vigueur jusqu’à la Révolution tranquille, quand les lois sur la censure furent remplacées par des indications sur les catégories d’âge appropriées pour les différents films.
L’histoire des rapports entre l’Église et le cinéma au Québec ne saurait malgré tout être réduite à ces rapports d’opposition. Déjà à l’époque du muet, des catholiques s’approprient le cinéma. De petites entreprises sont mises sur pied pour diffuser des films préalablement approuvés par le clergé – par exemple la firme Le bon cinéma exploitée en Beauce et à Québec par Jean-Baptiste Paradis et son frère, l’abbé Benjamin. Cela dit, l’attitude dominante de la hiérarchie catholique face au cinéma demeurera essentiellement une attitude d’opposition jusqu’à la Révolution tranquille, dans les années 1960. Même si l’industrie cinématographique québécoise survit à cette lutte, plusieurs de ses principaux acteurs – comme Léo-Ernest Ouimet – seront lourdement handicapés dans leurs activités par ce combat de tous les instants.