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Bioscope en l'an 1900
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Pour en savoir plus
Barnier, Martin. 2002. En route vers le parlant. Histoire d’une évolution technologique, économique et esthétique du cinéma (1926-1934). Liège : Éditions du Céfal.
Sirois-Trahan, Jean-Pierre. 2002. « Le mur du son. Les débuts du cinéma parlant au Québec entre 1894 et 1915 ». Dans Réal La Rochelle (dir.), Écouter le cinéma, p. 68-88. Montréal : Les 400 coups.
Le son
 
Dans la mémoire collective, le début du cinéma parlant date de 1927. Dans un musical intitulé Le Chanteur de jazz (The Jazz Singer, Alan Crosland, 1927), Al Jolson est grimé en Afro-Américain dans la tradition des minstrel shows. Après avoir chanté « Dirty Hands, Dirty Face », il s’adresse au public : « Wait a minute, wait a minute, you ain’t heard nothin’ yet ! » (Attendez, vous n’avez encore rien entendu !). Film synchronisé avec un disque selon le procédé Vitaphone, le « talkie » d’Alan Crosland est un film hybride, comportant deux minutes de dialogue et des intertitres muets. S’il pave la voie à la révolution du parlant, ce film est surtout l’aboutissement d’une longue succession d’inventions destinées à doter le cinéma d’une dimension sonore adéquate.
En fait, dès l’origine, les inventeurs tentent par tous les moyens de synchroniser le son avec l’image mouvante. L’un des deux inventeurs du « phonographe », le poète Charles Cros a aussi déposé un brevet pour les photographies animées. Quant à Thomas A. Edison, l’autre inventeur du phonographe, son rêve ultime en créant le Kinetograph (caméra cinématographique) est de présenter des opéras ciné-phonographiés grâce à ses deux inventions. Son assistant William Dickson tente vers la fin de 1894 ou le début de 1895 de les synchroniser dans un petit film, Dickson Experimental Sound Film, dont on a récemment retrouvé le cylindre sonore contenant un air d’opéra joué au violon.
Peu après, Edison lance son Kinetophone, un dispositif individuel réunissant le Kinetoscope (image) et le phonographe (musique). Le tout étant synchronisé très approximativement ; le procédé n’est pas une réussite technique. Il s’agit du principal défi des inventeurs : comment apparier parfaitement, d’une part, un dispositif cinématographique, et d’autre part, un phonographe Edison (cylindre de cire) ou un gramophone Berliner (disque plat en cire, puis en shellac, une sorte de résine), alors que chaque défectuosité détruit immanquablement la synchronisation image-son. Il faut attendre 1927 et un film méconnu : Le Septième ciel (Seventh Heaven, Frank Borzage, 1927) pour que la solution définitive s’impose : mettre la bande sonore sur la pellicule, à côté de la bande image. Cette innovation est rendue possible par le développement de la piste sonore optique, et par l’invention de la cellule photoélectrique.
Entre-temps, les expérimentations sont innombrables. À l’exposition Paris 1900, plusieurs procédés de cinéma parlant sont présentés : entre autres le Phonorama et le Phono-Cinéma-Théâtre. Avec ce dernier procédé, on peut entendre la grande tragédienne Sarah Bernhardt. Si les inventions et les brevets sont si nombreux, c’est parce que les spectateurs de l’époque sont contrariés par la mutité des images, comme par le noir et blanc et la bi-dimensionnalité des « vues animées ». Lors de la première du Cinématographe Lumière à Montréal en juin 1896, un journaliste de La Presse traduit le sentiment général : « Pour rendre l’illusion complète, il ne manquait que les couleurs et le phonographe reproduisant les sons. » Tous les inventeurs de l’époque cherchent en effet à créer un « cinéma total » afin de réaliser une « illusion parfaite de la vie ».
Au Canada, plusieurs procédés plus ou moins connus sont présentés. En 1907, Montréal compte deux des plus grandes salles de cinéma au monde, le Nationoscope de Georges Gauvreau et le Ouimetoscope de Léo-Ernest Ouimet, phénomène qui témoigne de la grande popularité du cinéma au Québec. Chaque salle contient plus d’un millier de places. En compétition directe dans l’Est de la ville, elles cherchent à tout prix à se démarquer de la concurrence en offrant des « novelties » (nouveautés) à leurs spectateurs. Il faut dire que par moments, les films étaient peu diversifiés, sans originalité, ce qui poussait les exploitants à chercher d’autres nouveautés pour rendre leurs programmes à la fois uniques et attrayants. Le son était l’une de ces nouveautés appréciables. C’est ainsi qu’en août 1907, le Nationoscope annonce une primeur extraordinaire : les « vues parlantes ». Aussitôt, Ouimet réplique en achetant à New York le Cinémato-gramo-théâtre de Georges Mendel, un producteur français méconnu. Il présente entre autres une vue chantée d’Enrico Caruso, l’un des plus grands ténors de l’histoire. Le film existe encore aujourd’hui et ces images sont particulièrement émouvantes. Pris de vitesse par Ouimet, Gauvreau inaugure sa machine parlante — le fameux Chronomégaphone Gaumont — avec plusieurs semaines de retard, en raison d’ennuis techniques. Cependant, les deux dispositifs ne présentent que des chansons ou des airs d’opéras, plus faciles à synchroniser qu’un dialogue.
Malheureusement, les nouveautés du Ouimetoscope et du Nationoscope ne se prolongèrent pas au-delà d’une saison. Le dispositif parlant suivant est le fait d’une compagnie américaine : en décembre 1908, le Cameraphone ouvre une salle sur la rue Sainte-Catherine. Les journalistes montréalais affirment que ce spectacle donne l’« illusion d’une scène véritable » et que la « venue de Harry Lauder, comédien écossais fameux, à Montréal fournit l’occasion de comparer l’original avec la merveilleuse reproduction du Cameraphone ».
Autre nouveauté, en 1911, le Montréalais Emil Berliner présente des airs d’opéra à l’aide du « fonctionnement simultané » d’un Caméragraphe et d’un Auxetophone, dont le puissant amplificateur pneumatique permet de remédier momentanément aux problèmes de volume rencontrés par les autres systèmes. Berliner est un industriel allemand qui a inventé le disque plat et le gramophone (tourne-disque). Quand Edison l’attaque en justice, il émigre à Montréal où il fonde une usine de gramophones dans le quartier St-Henri (le musée Berliner s’y trouve encore). Au début de 1913, un « palace » de vues animées est inauguré sur la rue Bleury à Montréal : le théâtre Impérial, une salle immense de trois mille places (à l’époque, selon la presse) qui a encore pignon sur rue de nos jours. En mai, Edison y présente son Kinetophone, une version enfin satisfaisante de son invention. C’est un triomphe ! Le spectacle dure deux mois et est également présenté à Sherbrooke.
Si le cinéma de cette époque est muet, il n’est pas sourd pour autant… Outre les vues parlantes, plusieurs dispositifs sonores pallient la mutité des images. Des musiciens peuvent jouer durant les séances, des bruiteurs reproduire les sons et des bonimenteurs expliquer les vues. Parfois, des spectacles de « vues parlées » sont donnés : des acteurs derrière l’écran doublent les vues animées en direct. Et si certains films sont bien projetés dans le silence, il faut certainement compter sur les spectateurs de l’époque et leur habitude de parler durant les projections. Le cinéma « muet » est un monde sonore perdu à redécouvrir !